Qui enseigne la liberté religieuse ?

Existe-t-il une église conciliaire ?

Lorsque le 25 juin 1976, Mgr Benelli, substitut de la secrétairerie d’État du Vatican, utilise pour la première fois dans l’histoire, dans un document romain officiel, le lexème composé « église conciliaire » il ne se doute probablement pas du brillant avenir de cette formule. Le but de cet article est de répondre à la question suivante : l’église conciliaire existe-t-elle vraiment en tant que réalité sociologique ? Ou n’est-elle qu’un état de l’Église catholique ?

Avec un corollaire qui pourrait être formulé ainsi : dans la question débattue de la liberté politique en matière religieuse, il existe un débat théologique mais, plus important peut-être, un débat politique. Et dans ce dernier, l’église conciliaire apparaît-elle comme un ami ou bien comme un ennemi politique ?

La revue trimestrielle Le supplément (édition du Cerf) a proposé à ses lecteurs dans son numéro 175 un article d’Émile Poulat[1] intitulé Le grand absent de Dignitatis humanae : l’État.

Catholica, dans son numéro 25, p. 70 résume ainsi la pensée d’Émile Poulat : « C’est un enseignement, mais qui le donne et à qui, à quel titre et de quel droit ? »
« Et en d’autres termes : comment l’Église peut-elle enseigner à l’État un droit à la liberté religieuse dont l’affirmation repose sur la non-reconnaissance par l’État de l’enseignement de l’Église ? »[2].

Examinons pas à pas cette étrange proposition : – L’Église enseigne à l’État : en effet ce droit nouveau « doit être inscrit dans la loi civile ». Nous ne sommes pas en présence d’une simple constatation, c’est un enseignement directif[3]. – Qu’est-ce exactement que l’Église enseigne à l’État ? Un droit politique de chaque homme, à la liberté physique dans le domaine religieux. – Mais, l’affirmation de ce droit – nous dit Émile Poulat en substancerepose sur la non reconnaissance par l’État de l’enseignement de l’Église.

En effet Dignitatis humanae explique : « [L’État] dépasse ses limites s’il s’arroge le droit de diriger ou d’empêcher les actes religieux »[4].

Or cet enseignement de l’Église envers l’État est forcément un acte religieux, – que l’État ne devrait pas pouvoir empêcher en vertu de la proposition précédente (et s’il obéissait à cet ordre), – mais on voit mal à quel titre il en tiendrait compte puisqu’il est réputé par ailleurs et par la même Église atteint de neutralité de principe (laïcisme pratique)[5], voire même d’incompétence.[6]

Ainsi il n’est pas exagéré de résumer la réflexion d’Émile Poulat par l’adage : L’Église enseigne à l’État que l’Église catholique ne peut rien enseigner à l’État (en matière religieuse).

Comment sauvegarder la cohérence de cette proposition dont on estime d’un côté qu’elle correspond bien aux pressions actuelles et d’un autre que sa logique même conduit à l’absurde ?[7]. Lorsqu’une conclusion est absurde, une des prémisses est forcément erronée.

Nous proposons ici une solution simple pour sortir de cet illogisme. En réalité il suffit de lire, et tout s’éclaire : l’église conciliaire enseigne à l’État que l’Église catholique ne peut rien enseigner à l’État. Par suite, la proposition retrouve tout son sens et l’existence d’une église conciliaire différente de l’Église catholique est ainsi prouvée[8].

On n’échappe pas à la question subsidiaire : Si l’église conciliaire est bien distincte de l’Église catholique, qui est-elle vraiment pour se permettre d’enseigner avec cette autorité tous les États de la terre ? La réponse à cette interrogation, nous la livrons à la sagacité du lecteur.

De notre point de vue de laïc, il s’agit bien d’un complot politique, le mot n’est pas trop fort. Une conspiration d’un type nouveau dont les conjurés insaisissables se déplacent aux confins de la politique et de la religion. Préconisant la liberté politique en matière religieuse ils poursuivent le but de ruiner la notion même de bien commun temporel[9] pour mieux livrer la nation au mondialisme.

 

Bernard de Midelt
Pour Stageiritès

 


Note complémentaire sur l’existence d’une structure temporelle nommée église conciliaire
Comme déjà expliqué ce lexème composé n’est pas de notre invention. Il a été utilisé pour la première fois dans un document romain le 25 juin 1976 sous la plume de Mgr Benelli – publié dans Itinéraires n°206 – réclamant « la fidélité véritable à l’Église conciliaire ».

D’où la thèse maintenant classique du n° 206 d’Itinéraires, reprenant le Supplément Voltigeur n°39 qui explique : « Il y a deux Églises sous Paul VI. Ne pas voir qu’elles sont deux, ou ne pas voir qu’elles sont étrangères l’une à l’autre,…c’est de l’aveuglement, et dans certains cas peut-être un aveuglement invincible ».

Aveuglement dont bénéficie Itinéraires n° VI été 1991, sous la même signature (« Bien ou mal nommée, et quel que soit le sens que l’on donne à cette expression, l’Église conciliaire n’est qu’un état de l’Église catholique ») et aujourd’hui le Courrier de Rome n° 363 (« Il n’y a donc pas deux Églises; il y a seulement au sein de l’Église une tendance antagoniste ») qui ont ainsi contredit cette distinction formelle.

On notera en particulier une erreur significative de l’a. J-M Gleize qui, tard venu dans l’étude des structures temporelles politico-religieuses, constate mais n’explique pas la durée dans le temps de l’église conciliaire.

« Car un facteur nouveau et inévitable est intervenu depuis la mort de Mgr Lefebvre : celui de la durée. Le temps passe en effet. Parler d’Église conciliaire dans le contexte d’une subversion encore toute récente et évidente aux yeux du grand nombre ne présente guère de risques. Plusieurs décennies après, alors que tout l’acquis révolutionnaire s’est plus ou moins normalisé, dans un style résolument conservateur qui prête fortement à illusion, on pourrait être mal compris et finir par se méprendre soi-même.[10] »

Il faut être au moins théologien de renom pour croire qu’une « tendance » puisse persister plusieurs décennies sans une structure de l’ordre naturel.

 


[1] Émile Poulat est devenu un apôtre de la laïcité. Cf. La solution laïque et ses problèmes (éd Berg 1997) : « Elle (la laïcité) résout avec élégance le problème d’une société divisée de croyances et de convictions en la fondant sur les grandes libertés reconnues aux hommes qui la composent. »(cité par Présent 17 01 98). Une véritable profession de foi anti Pour qu’Il règne.
[2] On retrouve en substance cette interrogation dans Quel avenir pour Vatican II ? (Claude Barthe p., éd de Guibert 1998, p141) : « En effet, interdire en principe à l’Église d’enseigner à l’Etat, de manière exclusive, au nom de Jésus-Christ qui est l’unique vérité, quelles sont les valeurs religieuses et morales qu’on doit mettre en œuvre pour réaliser le bien de la communauté, c’est mettre en cause la portée sociale du magistère. »
[3] Articles 2, 6 et 13 de Dignitatis humanae, une des déclarations conciliaires de Vatican II ; nous utilisons l’abréviation DH. Cf.  La liberté religieuse droit ou tolérance, Arnaud de Lassus, éd AFS, tiré à part des n° 79 & 80 p 42.
[4] article 3 de DH. Cf. op. cit. page 43 note (17).
[5] Cf. op. cit. p 42 & 55 : « laïcisme pratique de l’Etat », « neutralité de principe de l’Etat ».
[6] « L’Etat ne peut revendiquer une compétence directe ou indirecte sur les convictions religieuses des personnes. » Jean-Paul II, Message pour la journée mondiale de la paix, 01 01 1998 cité par Permanences n°350 p 8. Dans le même ordre d’idée Jean-Paul II, dans son homélie du 25 janvier 1998 à La Havane, déclarait : « Un Etat moderne ne peut pas faire…de la religion un de ses fondements politiques. » (DC 2177 du 1° mars 1998 p 230-231) cité par Sel de la terre n°26 p 2.
[7] « L’absurdité est dans la conclusion fausse d’un raisonnement mal mené. » Cf. Comment se pose aujourd’hui le problème de l’existence de Dieu, Claude Tresmontant éd Seuil 1966 p 395
[8] Par suite on récusera les adjectifs ésotériques utilisés dans des synthèses supposées conclusives, du genre « L’Église absente d’elle-même, s’en vantant et s’excusant d’avoir été ce qu’elle fut, c’est inimaginable. » Alain Tête (in Dieu est-il mort en Occident ? Danièle Masson éd Trédaniel 1998 cité par Catholica n°62 p 11) ou « Il est tout de même paradoxal, mais surtout dramatique, que Jean-Paul II choisisse précisément le moment où cette hypothèse (l’évolution) est battue en brèche par la science moderne elle-même, pour y apporter sa caution avec toutes les conséquences destructrices que cela entraînera ! » in Sel de la terre n°20 p 159. Ou encore « Tout se passe bien comme si la volonté d’exercer le magistère ultime et définitif, de discerner et de juger chaque fois qu’il est nécessaire, s’était anesthésiée. » L’inimaginable, le paradoxal et même l’anesthésié tiennent dans une erreur d’analyse de la situation.
[9] Lebebvre M. mgr : « La seule limite (à la liberté politique en matière religieuse) serait soi-disant l’ordre public. Mais comment définir l’ordre public ? Car il faut le définir, cet ordre public. On peut dire par exemple que la polygamie est l’ordre public pour les musulmans… » in Le problème de la liberté 1965 diffusion CLC.
[10] J-M Gleize, Peut-on parler d’une Église conciliaire ?, Courrier de Rome, février 2013, n°363.