Mais où va la résistance ?

En une année, combien de sermons, combien de tirades sonores, combien de prises de position à l’emporte-pièce, combien d’actes impulsifs et irréfléchis, combien de chutes ? Il est temps de regarder les choses en face.

 


Étude de l’habitus révolutionnaire chez « les catholiques réfractaires »

Le combat contre le libéralisme est avant tout intellectuel. Il s’opère par la philosophie, la doctrine et la théologie. Or, l’immense majorité des fidèles de la tradition est étrangère à ce combat. Nous voyons plutôt des commérages, des enfantillages, des querelles de bas niveau.

Et que trouvons-nous depuis le début de la crise interne à la FSSPX ? Nous voyons partout le LIBRE EXAMEN, la discussion, le point de vue, l’opinion, le commérage, l’irrespect, la dispute, mais par-dessus tout l’insuffisance spéculative et pratique ! Nous avions abordé ce sujet dans notre article sur la méthodologie du combat doctrinal, dans lequel nous exposions la méthode et les compétences requises pour entreprendre l’étude des questions si difficiles que soulève la situation actuelle et changeante de la FSSPX. Mais fi-donc ! Chacun possède visiblement sa propre méthode : le verbiage, l’impulsion et l’imprudence.

 

Voici un exemple de conseils donnés aux prêtres :

« Bref, en tant que prêtre, ai-je le choix entre me taire complètement (ou presque) ou bien défendre la foi contre les fauteurs d’erreurs les plus dangereux (c’est-à-dire ceux qui sont les plus cachés) ? Ne ferais-je pas un péché grave par omission si je me taisais ? Pour Avec l’Immaculée, la réponse est claire : il n’y a pas le choix. Se taire, c’est pécher gravement. Parler fort, c’est un devoir.

Il faut donc que les prêtres sortent, contre l’avis de Mgr Williamson, de Mgr Tissier et des supérieurs divers. Au jugement, c’est chacun qui répondra devant Dieu des âmes qui lui ont été confiées et de sa propre âme. »[1]

En lisant cela, nous sommes poussés à croire que la thèse développée est plus passionnée que raisonnée.

Nous sommes inquiets face à la légèreté de la plupart des intervenants de la résistance qui, sur un fond doctrinal pour le moins douteux, s’emportent dans des diatribes le plus souvent hors sujet (il s’agit de montrer la possession de connaissances, alors on brode, on ironise, on blague et à chaque « post » on retrouve le même charabia a-philosophique et a-théologique). Certains évoquent par exemple la juridiction de suppléance dans la FSSPX[2], comme si on parlait de la météo du jour et comme si la chose était acquise, alors que cet aspect canonique est extrêmement complexe[3].

 

D’une manière générale, il y a quatre défauts :

1. Aucune formation politique (nous sommes en situation de crise sociale au sein de la FSSPX, une telle formation est donc indispensable pour agir prudemment), ni philosophique, ni théologique.

2. L’esprit révolutionnaire, qui consiste à parler au lieu de se taire, à discourir au lieu d’étudier, à ne pas tourner sept fois sa langue dans sa bouche, à vouloir « avoir son mot à dire », à aimer prendre la parole : plus je crie fort plus j’ai raison, c’est bien connu.

3. L’incapacité à prendre du recul et à patienter.

4. Les réactions épidermiques, dépourvues d’arguments de fond.

 


Analyse de l’excitation puérile

On peut observer deux courants de pensée chez les catholiques de la FSSPX hostiles au ralliement, et d’une manière générale, à la politique de Menzingen. Il y a ceux qui veulent une explosion sensationnelle et ceux qui veulent sauver l’œuvre de Mgr Lefebvre, seule vitrine de la Tradition pour témoigner de l’Église visible aux yeux du monde. Ceux qui veulent sauver l’œuvre de Mgr Lefebvre peuvent se trouver aussi bien hors ou dans la fraternité telle qu’elle est aujourd’hui. Il en est de même de ceux qui hurlent sur la toile pour son explosion, mais qui sont dans la vie des fidèles de chapelles, d’écoles etc. de la fraternité.

En temps de crise, il ne faut jamais agir de manière impulsive. Prenons pour exemple le chef d’œuvre de M. l’abbé Pivert[4], une somme qui a forcément nécessité de nombreux mois de travail, et qui se situe à l’opposé de l’impulsivité de certains. La méthodologie et la science ne s’apprennent pas en un jour, et quand le malheur arrive et que les connaissances et les habitus nécessaires manquent, il est trop tard. Les gens se dévoilent alors. L’occasion ne fait pas l’homme, elle le manifeste.

Examinons les faits : l’incitation, que dis-je, l’injonction portée par certains aux évêques, aux abbés et aux fidèles d’entreprendre la fondation irréaliste et irréalisable d’une nouvelle fraternité, de « sortir de la FSSPX » sous peine de péché, est inopportune. L’église conciliaire rêve d’une religion à géométrie variable, d’une morale personnelle où chacun peut dessiner le contour du bien et du mal. Elle espère l’ignorance et l’irrationnel. En lisant certaines diatribes enflammées, nous y sommes.[5]

Inutile d’aborder les questions pratiques (revenus, écoles, évêques, centres de messe, etc.), il faut actuellement éviter de se séparer sans raisons sérieuses.

 


Où sont les chefs ?!

Avoir un chef est nécessaire et il ne s’invente pas. Un chef, c’est d’abord un homme d’expérience, parce que la plus grande vertu du chef est la prudence politique. C’est-à-dire la prudence naturelle. Et la prudence naturelle s’apprend ! Par les principes spéculatifs, par l’histoire et surtout par la pratique : c’est l’expérience. Que personne ne s’avise de nous objecter que « la grâce pourvoira au défaut de prudence naturelle ». Que de tels ignorants théologiques retournent à leur catéchisme, ils en ont grand besoin : sans ordre naturel, pas d’ordre surnaturel, sans vertus cardinales naturelles, pas de vertus cardinales surnaturelles.

 


De la prudence, reine des vertus, directrice de l’agir

Huit qualités concourent à posséder la prudence. Cinq concernent la prudence en tant qu’elle connaît, trois en tant qu’elle commande. Il s’agit, pour le groupe des cinq premières, de la mémoire, de l’intelligence des principes de l’action, de la docilité, de la sagacité et du bon usage de la raison. Pour le second groupe, il s’agit de la prévoyance-providence, de la circonspection et de l’attention précautionneuse.

 

1. Mémoire : connaissance des actes passés (historique)

« La science des choses, écrit l’Aquinate, peut s’acquérir non seulement par l’expérience qu’on en fait, mais par l’expérience de choses différentes : car, par la vertu de son intellect agent, l’homme en vient à connaître les effets par les causes, les causes par les effets, les semblables par les semblables, les contraires par les contraires » (III, q. 12, a. 1, ad 1.).

 

2. Intelligence : Connaître la finalité (intention) et les moyens de l’obtenir (art)

« Par intelligence, on n’entend pas ici la faculté intellectuelle, on prend le mot comme impliquant la droite estimation de quelque principe initial et connu de soi. (…) Or toute déduction de la raison procède de propositions admises comme premières. Donc toute démarche progressive de la raison doit procéder d’une intelligence (IIa IIae, q. 49, a. 2.). L’intelligence qui figure comme partie de la prudence est la droite esti­mation de quelque fin particulière, c’est-à-dire de quelque chose de pre­mier relatif à une action particulière et contingente » (Ibid., ad l).

 

3. La docilité : Savoir se corriger devant un autre avis plus juste

« La prudence concerne les actions particulières à accomplir. Dans cet ordre de choses, la diversité est infinie, et il n’est point possible qu’un seul homme soit informé sans lacunes de tout ce qui s’y rapporte ; il ne s’en instruit aussi qu’à force de temps et non pas en un court moment. C’est pourquoi la prudence est une matière où l’homme a besoin plus qu’ailleurs des lumières d’autrui ; les vieillards entre tous sont qualifiés pour l’éclairer, eux qui sont parvenus à la saine intelligence des fins relatives aux actions» (IIa IIae, q. 49, a. 3). (Dans cet article, à l’ad 2, saint Thomas nous livre aussi les obstacles s’opposant à l’acquisition de la docilité nécessaire : la paresse d’où pro­vient la négligence, l’orgueil d’où naît le mépris des conseils d’autrui.)

 

4. La sagacité : posséder une qualité particulière de droite estimation

« L’homme prudent est celui qui possède la droite estimation de ce qu’il faut faire, soit qu’il la trouve de lui-même, soit qu’il l’apprenne d’un autre. (…) La sagacité fait qu’on est apte à acquérir par soi-même la droite estimation. Elle est pour sa part une facile et prompte conjecture relative à la découverte du moyen terme. (…) Elle est une disposition par laquelle tout d’un coup l’on découvre ce qui convient » (IIa IIae, q. 49, a. 4.).

 

5. La raison : Art de bien raisonner, esprit lucide et rigoureux (logique et spéculatif)

« L’art de la prudence est de bien délibérer. Or, la délibération est une recherche où, partant de certaines données, on tend vers des conclusions. Cela est l’œuvre même de la raison. Il est donc nécessaire à la prudence que l’homme sache bien raisonner (IIa IIae, q. 49, a. 5), en sorte qu’il applique comme il faut les principes universels aux choses particulières, lesquelles sont variées et incertaines » (Ibid., ad 2).

 

6. la prévoyance (providence) : capacité à prévoir les choses par rapport à leurs opportunités réelles vis-à-vis du temps présent et de l’avenir.

« La prudence concerne proprement ce qui est en rapport à la fin et que son office propre consiste à ordonner comme il se doit en fonction de la fin tout ce qui est de l’ordre des moyens […] par le nom de providentia on signifie par-là que le regard s’attache à quelque chose de lointain comme à un terme auquel doivent être ordonnées les actions présentes » (IIa IIae, q. 49, a. 6).

 

7. La circonspection : être attentif aux circonstances dans lesquelles se présentent les actions à poser.

« Qu’il arrive qu’un élément de l’action, considéré en lui-même, soit bon et convenable à la fin, mais devienne mauvais ou perde son opportunité du fait d’un concours de circonstances » (IIa IIae, q. 49, a. 7).

 

8. L’attention précautionneuse : qualité qui découvre et évite les maux mêlés de quelque manière au bien

« Parmi les maux que l’homme doit éviter, il en est d’ordinaires qui arrivent le plus souvent. Il est possible de s’en faire une idée. C’est contre de tels maux qu’est dirigée l’attention précautionneuse : elle fait qu’on y échappe totalement ou qu’ils causent un moindre dommage. (…) Par les soins de la prudence, l’homme peut aussi s’arranger pour souffrir moins des injures du sort » (II-II, q. 49, a. 8, ad 3).

 


Conclusion

Nous ne saurions cautionner l’attitude qui consiste à se passer de l’avis de personnes avisées comme le sont Mgrs Williamson et Tissier de Mallerais, ou les « divers supérieurs » qui partagent notre aversion pour un accord avec Rome. Ceux-ci possèdent l’expérience dans la gestion des hommes. Ils possèdent une formation théologique et philosophique qu’il est dangereux de mépriser, lorsqu’ils ne se laissent pas emporter comme parfois certains prélats de la fraternité, dans la course au libéralisme. Le libéralisme est un aveuglement, il faut distinguer entre les libéraux qui ont perdu la notion du vrai, prêts aux compromissions, et les antilibéraux qui luttent à leurs postes contre les compromissions. Personne n’est parfait. Les bloggeurs pas plus que les autres, surtout lorsqu’ils sont impulsifs. Nos évêques, nos supérieurs commettent des fautes aussi, ayons l’esprit de synthèse plutôt que l’esprit de détail. Encourageons-les, plutôt que de se poser en juges suprêmes.

Nous désapprouvons toutes les prétentions à interpréter le moindre membre de phrase ou le moindre mot (sermons, publications, lettres, etc.). Il faut éviter, tel un bon protestant, d’« analyser » et de retenir ce qui plait, d’utiliser « l’effet zoom » sur un propos, sans prendre en compte le contexte ou les circonstances.

Nous désapprouvons enfin ces abominables défaitisme, arrivisme, surnaturalisme, angélisme et égoïsme qui ne sont souvent que des manifestations d’orgueil, en un mot cet idéalisme aberrant qui consiste à vouloir faire partir hic et nunc, prêtres et fidèles, dans un désert anarchique. Tant qu’il reste des forces vives, telles que celle de l’abbé Pivert, il faut lutter avec elles, se pénétrer de leur enseignement pour ne pas laisser s’effondrer sans combat le canot de survie de la tradition qui a été pensé, mûri et voulu par Mgr Lefebvre, toujours attentif aux signes de la Providence. Les bonnes volontés de l’extérieur, qui témoignent très utilement, devraient soutenir celles de l’intérieur pour, avec la grâce de Dieu, sauver le canot du naufrage avec toutes les âmes qu’il transporte.

Lisez le livre de l’abbé Pivert, c’est le meilleur antidote au ralliement. Le Combat est avant tout celui de la foi. Et pour conserver la foi, il faut la connaître, la vivre et l’aimer. Et pour se faire, il faut s’instruire.

 

Thomas Audet, Claire Grandval et Jean Tollmache
Pour Stageiritès

 


[1] Commentaire d’Avec l’Immaculée sur l’autorité paralysée par Mgr Williamson.
[2] « Nous sommes donc dans le cas de la juridiction de suppléance, donnée par les fidèles. » Ibid.
[3] Cf notre article sur la juridiction de suppléance.
[4] La publication de son ouvrage Nos rapports avec Rome par son Excellence Mgr Lefebvre laboure en profondeur en enseignant de façon pédagogique les raisons profondes qui ont présidées à la fondation de la Fraternité. C’est sans doute le meilleur atout, depuis le début de la crise, pour le retour de la FSSPX dans le droit chemin.
[5] Les mots ne sont pas trop fort quand on voit la recette miracle de la réussite proposée : « Vous hésitez, vous n’avez pas de fidèles près de vous, prêts à vous aider ? Aide-toi le ciel t’aidera. Difficile d’avoir beaucoup de partisans si on ne parle pas ; parlez, ils arriveront. Comment allez-vous survivre ? Faites un blog avec un compte Paypal. Si vous ne savez pas comment faire ce blog, demandez à Avec l’Immaculée qui vous le mettra en route. Contactez notre blog qui vous aidera, vous publiera, vous fera de la pub, demandera aux gens de renflouer votre compte Paypal et même pourra vous trouver un hébergement. Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice et le reste vous sera donné par surcroît. Et n’oublions pas non plus les lys des champs et les conseils de Jésus pour les hébergements : « paix à cette maison », « la poussière des sandales » etc. Jésus a-t-il créé pour ses apôtres des comptes en banque, un patrimoine immobilier et tout le bataclan ? Donc suivons nos vrais modèles. Pourquoi prendre tous ces risques ? Parce que Dieu le veut, parce que si vous ne le faites pas, les charbons ardents risquent de s’amasser sur vos têtes, parce que rien n’est au-dessus de nos forces, parce que l’heure est à l’héroïsme seul contre tous. Parce que Dieu vous demande si vous avez envie d’avoir la grâce de faire partie du « petit reste sur le point de mourir » de l’Eglise de Sardes (ch. 3 Apocalypse) […] Avez-vous envie d’être parmi ces privilégiés de Dieu ? Ses meilleurs amis ? C’est vrai que, comme le dit Sainte Thérèse d’Avila, Dieu traite souvent mal ses amis […] Seigneur, vous traitez si mal vos amis que je ne suis pas étonnée que vous en ayez si peu. » Ibid.