Le quiétisme politique – Partie 1/3

Partie 1 : Analyse critique du quiétisme politique

 

Introduction

Cette étude en trois parties expose ce que l’on appelle le « quiétisme politique ». C’est une attitude consistant à ne croire possible la restauration politique de la Cité, le « salut de la France », que par une intervention divine. En pratique, cela consiste surtout à ne pas agir en politique.[1]

Ce quiétisme politique se formule par exemple de cette manière :
« Mais aujourd’hui, il est urgent d’entendre la leçon. Plus de délai; la France est près de disparaître … si Dieu n’intervient pas lui-même. »[2]

On trouve également de manière régulière l’énoncé pratique du quiétisme :
« Les catholiques doivent obéir aux pouvoirs constitués. »[3]
Effectivement, en disant cela, tout est dit puis qu’il n’y a point à discuter. Ainsi ne faisons rien.

Le quiétisme politique est une erreur qui affecte de façon plus ou moins consciente la plupart des catholiques confrontés à la Révolution[4]. Les conséquences sont très graves : cette erreur impacte aussi bien la conception de l’action politique que les détails d’organisation et la vie spirituelle.

 

L’étude se compose des trois articles suivants :

  1. Analyse critique du quiétisme politique.
  2. Carences théologiques et politiques du quiétisme : les révélations privées, la question de la Providence et la position catholique sur l’abandon à cette dernière.
  3. Causes psychologiques du quiétisme politique actuel et raisons d’espérance.

 
Voici le premier article de la série.

 


 

1. Analyse critique du quiétisme politique : le quiétisme en général

Le quiétisme, dans l’acceptation la plus générale du terme (du mot quies qui signifie repos), est une fausse doctrine spirituelle. C’est l’erreur de ceux qui se guident par la maxime suivante : « tout notre travail pour arriver à la perfection consiste à supprimer le plus possible nos actes sauf le cas d’une intervention manifeste de Dieu. Le minimum d’action personnelle devient ainsi l’idéal de la sainteté. »[5]

Molinos présente sa doctrine ainsi : « Vouloir agir activement, c’est offenser Dieu, qui veut être lui-même le seul agent »[6].

 


1.1 Historique rapide du quiétisme

On fait généralement remonter cette doctrine à la fin du XIIIème siècle, apparaissant dans une secte de faux dévots appelés Bégards et condamnés en 1311 au concile de Vienne. On la retrouve ici et là aux XIVème et XVème siècles, en Espagne au XVIème siècle avec les illuminés (Alumbrados). C’est surtout au XVIIème siècle, en Italie et en France, que le quiétisme proprement dit se répand, propagé par Molinos, Madame Guyon, Fénelon, etc. Le Saint Siège a condamné plus de quatre-vingt ouvrages de cette tendance à partir de 1687.

 


1.2 Le quiétisme mitigé

Comme l’écrit A. Poulain, « autour de toute erreur doctrinale, il y a ce qu’on appelle son esprit. C’est comme un diminutif mais très agissant, formé de ses tendances instinctives et de ses préjugés […] On peut appeler quiétistes mitigés ceux qui, sans faire théoriquement l’apologie de l’inaction, lui sont pratiquement sympathiques. Ils ne la proclament pas comme un principe général de perfection, mais ils y poussent dans chaque cas particulier où l’activité serait nécessaire. »

 


1.3 Le quiétisme politique

Le quiétisme politique se caractérise par une préférence pour l’inaction devant le devoir politique[7] et par un mépris pour les structures de la vie en société. Il est la réalisation psychologique de la peur engendrée par la force du système et par le surnaturalisme latent très répandu chez les catholiques depuis plusieurs siècles. Ainsi nait la conception quiétiste en politique : il n’y a plus rien à faire en politique sans le secours d’une intervention divine. En pratique cela mène au mépris de la science politique et de toutes actions politiques quelles qu’elles soient.[8] Ce mépris peut aller jusqu’au déni de science politique, c’est-à-dire la construction d’une barrière psychologique consistant à nier l’existence d’une science politique distincte de l’enseignement de l’Église. Cette attitude mentale est la plus commode puisqu’elle permet de se cacher psychologiquement derrière un prétendu enseignement de l’Église pour justifier l’absence de réflexion et de formation, le manque de courage et surtout la paresse.[9]

 


 

2. Manifestations actuelles du quiétisme politique

La caractéristique habituelle du quiétisme est le refus de l’action politique. Il trouverait sa justification dans l’attente de l’heure de Dieu.[10]

 


2.1 Textes significatifs

Nous allons analyser le quiétisme politique dans sa formulation la plus courante, lorsqu’il se trouve confronté à la réalité présente, c’est-à-dire la république mondialiste maçonnique et apostate.

« Mais aujourd’hui, il est urgent d’entendre la leçon. Plus de délai ; la France est près de disparaître […] » [11]

Un sentiment d’impossibilité pratique dans l’action politique est né de la peur du Système. Un auteur comme Jean Vaquié constate par exemple les efforts de certains en matière politique, mais affirme par ailleurs qu’il s’agit d’une impasse : « le dynamisme réactionnaire fondamental est réel[12], mais il est neutralisé par un dispositif révolutionnaire pratiquement insurmontable. »[13]

 

  • Par suite, dans ce cas particulier, il ne faudrait surtout rien faire en politique.

Vaquié nous en détaille les raisons :
« Nos adversaires, en effet, chercheront comme ils le font d’ordinaire, à nous faire perdre notre sang froid et à nous entraîner à la violence. »[14]

« Si cependant sous prétexte de faire valoir un droit divin imprescriptible, nous entreprenions, contre l’État laïc, une guerre de principe, nous transgresserions les limites de la bataille inférieure (conserver les positions qui nous restent) pour entrer dans la zone d’action de la bataille supérieure (la conquête du pouvoir), laquelle relève d’une stratégie bien différente […] dans la bataille supérieure, la part de Dieu domine tout et oblitère totalement celle de l’homme. »[15]

« Les militants traditionalistes […] doivent se persuader que nous devons suivre la grâce et non la précéder. »[16]

 

  • Mais alors que va-t-il se passer ? Réponse : une intervention divine.

« Le ciel contre-attaque et veut nous faire participer à l’opération, dès lors que le signal en sera donné. »[17]

« Il résulte de l’examen des prophéties que ni le rétablissement de la monarchie ni celui de l’Église ne seront le résultat de nos intrigues politiques ou canoniques. Ils seront miraculeux l’un et l’autre. Jésus montre la divinité de ses œuvres en les ressuscitant […] Il prouvera la divinité des institutions chrétiennes, les temporelles comme les spirituelles, en les ressuscitant. »[18]

 

  • Que doit-on faire alors d’après les quiétistes ?

Il faut prier : « […] on demande et puis on attend le temps marqué. »[19]

Ce qui est intéressant, c’est de lire quasi mot pour mot la même injonction chez un ténor des ultras traditionnalistes : « Restons chez nous, mes amis, et PRIONS, c’est la dernière chose efficace que nous puissions faire »[20]. Comme quoi on a beau être ultra tradi, souvent on n’en reste pas moins errant dans le domaine politique.

 


2.2 Commentaires sur l’analyse politique quiétiste et ses conclusions

Cependant, il existe des nuances dans le quiétisme. Il y a un quiétisme pessimiste et un quiétisme optimiste : la personne atteinte de quiétisme soulignera selon sa tendance, soit la nécessité destructrice du grand événement eschatologique sensé advenir, soit la nécessité d’une heureuse attente postérieure à ces terribles grands événements.

Il existe encore une troisième catégorie de quiétisme, foncièrement pessimiste : le quiétisme pusillanime. Il prône le principe suivant : « on ne peut rien faire en politique car c’est trop dangereux ».

 

  • Le quiétisme pessimiste

Le monde actuel est pourri, un grand châtiment va tout régénérer ; tout effort humain est vain, voire même retarderait l’heure bienheureuse de la destruction purificatrice[21], il ne reste qu’à prier.[22]

 

En version plus élaborée :

Il est dans les desseins de Dieu de nous faire souffrir actuellement. La preuve en est que tous les efforts faits pour en sortir ont jusqu’ici été vains. Dieu agira quand Il le jugera bon. Et pas avant. Nous pouvons néanmoins prier pour adoucir l’épreuve et, peut-être, rapprocher l’heure de la délivrance.

 

  • Le quiétisme optimiste

Version psychologique :
Agir politiquement est utile à la santé mentale, surtout pour les plus jeunes (qui sont, comme chacun sait, stupides et agités. Mais objectivement, cela ne sert à rien. La Révolution est un mystère de la providence divine. Lorsque Dieu le voudra, Il agira et le châtiment cessera aussitôt. Tout en nous humiliant pour notre bien, Dieu montre aussi que Lui seul agit véritablement.

 

Version musclée :
Nous sommes actuellement dans l’épreuve, mais si nous gardons confiance en Dieu, il nous en fera sortir souverainement. Un chef surgira – le grand monarque – le prince blanc. Sachons l’attendre patiemment en nous préparant à être ses sujets obéissant, par la prière, l’étude, etc.

 

Dans tous les cas de figure, le quiétiste ajoutera ce conseil impérieux : « Surtout, ne tombons pas dans le piège de l’action qui, tant que Dieu ne nous missionne pas à la manière de Sainte Jeanne d’Arc, ne peut être qu’un leurre diabolique, une voie de récupération pour la Révolution. »

 

  • Le quiétisme pusillanime : l’action politique est dangereuse

L’État est trop puissant, il pourrait supprimer les structures temporelles qui soutiennent nos chapelles et nos paroisses (surtout traditionnalistes) et nos écoles. Il ne faut surtout pas attirer l’attention de l’État sur nos activités et pour ce faire il faut absolument paraitre neutre en politique, ne jamais en parler dans les lieux de culte ou entre catholiques, et encore moins tenter quelque action politique.
 
 


 

3. Causes du quiétisme

Une grande confusion des esprits, fruit d’une mauvaise formation, est la cause du quiétisme. Plusieurs éléments constituent la matière d’une telle erreur :

  • L’apparitionisme : la crédulité face à de douteuses apparitions ou l’extrapolation d’apparitions reconnues par l’Église.
  • Le surnaturalisme : une faiblesse doctrinale quant à l’interaction entre l’ordre naturel et l’ordre surnaturel, consistant en une espérance incessante dans le miracle ; saint Thomas d’Aquin explique sur l’ordre naturel : « Dieu ne peut rien faire contre cet ordre, car en ce cas il agirait contre sa prescience, ou sa volonté, ou sa bonté.[23] ».
  • Une mauvaise compréhension de ce qu’est la Providence et de son mode d’action, la Providence serait une suite de miracles voulus par Dieu, où, pour le dire plus trivialement, Dieu interviendrait dans le monde comme Zeus jouant aux échecs.
    Saint Thomas d’Aquin définit l’action de la Providence ainsi : « L’exécution de la Providence Divine se fait au moyen des causes secondes »[24]. La compréhension du mode d’action de la Providence est essentielle.

 
La faiblesse théologique du quiétisme trouve donc son origine dans la conception du monde. Cette erreur doctrinale ne date pas d’hier. Jean Madiran explique qu’un quiétiste « ne comprend plus que l’on puisse demander en même temps, mais sous des rapports différents, la même chose à l’engrais et à Dieu […]  Elle ne comprend plus que Dieu puisse être CAUSE et des causes et des effets : cause et de l’homme, et de l’engrais, et des fruits de la terre; cause de l’action de l’homme, bien qu’en même temps l’homme soit cause de ses propres action. »[25]

Bossuet nous donne une mise en garde et solution pratique : « Mais Dieu se rit des prières qu’on lui fait pour détourner les malheurs publics, quand on ne s’oppose pas à ce qui se fait pour les attirer. »[26]

La deuxième partie de cet article étudiera les contradictions du quiétisme avec la théologie catholique et la philosophie politique.

 

Thomas Audet
Pour Stageiritès

 


[1] Bien souvent, il s’agira plutôt chez les personnes atteintes de quiétisme de ne pas même savoir que la finalité du politique est la poursuite du bien commun, et donc, dans notre Dissosiété, comme l’appelle Marcel de Corte, d’ignorer qu’une bonne politique doit poursuivre la restauration du bien commun.

[2] inRésurrection n°17 mai 2002 p 1.

[3] http://lefebvristes.forum-box.com/p10984.htm

[4] Révolution : système du monde qui à « tuer Dieu », selon le mot de Nietzche ;par suite, cette idéologie appliquée dans la société civil nepermet plus à celle-ci de poursuivre le bien commun (puisque celui-ci est divin et conduit à Dieu par nature). Le système ne permet plus à l’homme d’atteindre sa finalité : Dieu. Il se caractérise précisément dans l’hermétisme de son pouvoir politique qui est inaccessible à ceux qui n’épousent pas la Révolution.

[5] Poulain A SJ, Des grâces d’oraison, éd Beauchesne 1914 p. 516.

[6] Molinos : in Charles Journet, Le quiétisme, éd Saint-Paul Fribourg 1950.

[7] Exemple : « Nous ne sommes pas là pour prendre le pouvoir, nous attendons que Dieu nous le donne », propos prononcés à l’occasion du discours de clôture au « défilé [Civitas] d’hommage à Jeanne d’Arc » le 8 mai 2011 à Paris.

[8] Par exemple, nos lecteurs connaissent nos réserves quant à la ligne doctrinale de l’Institut Civitas, mais il nous parait bien plus gravissime l’attitude qui consiste à critiquer l’action de Civitas pour lui préférer des processions, des pénitences et des chapelets.

[9] Parfois cette attitude ne relève même pas d’un travers quiétiste, mais simplement de la paresse.

[10] Toutefois, tous les quiétistes ne sont pas pour autant des « apparitionistes » suivant aveuglément certaines révélations[10] privées, comme nous le verrons dans le second article.

[11] in Résurrection n°17 mai 2002 p. 1.

[12] Exemple : l’activisme de Civitas, ou mieux, l’activité d’un groupe comme Stageiritès.

[13] Vaquié Jean, La bataille préliminaire, éd AFS 2001 p. 5.

[14] opcit p. 9.

[15] opcit p. 6.

[16] Vaquié Jean, Réflexions sur les ennemis et la manœuvre, Lecture et tradition n°126 juillet-août 1987 p. 47. On notera la confusion entre ordre naturel et ordre surnaturel.

[17] Vaquié Jean, Réflexions sur les ennemis et la manœuvre, Lecture et tradition n°126 juillet-août 1987 p. 51.

[18] Vaquié Jean, Réflexions sur les ennemis et la manœuvre, Lecture et tradition n°126 juillet-août 1987 p. 49, nous soulignons.

[19] opcit p. 21.

[20]La démocratie et ses urnes, Adrien Loubier, Sous la Bannière n°159, janvier-février 2012, p. 22. Les majuscules à « prions » sont de Loubier.

[21] Il existe même une attitude consistant à voter les pires lois, élire les pires truands, afin de hâter la venue du Châtiment. Nous l’avons déjà entendu dans nos milieux !

[22] Bernanos Georges : « on rencontre plus souvent à sa place (de la résignation véritablement chrétienne) une espèce d’indifférence hébétée au malheur des autres, une espèce d’escroquerie universelle à l’espérance, résignation larmoyante, effondrée qui dispense de choisir et qui est la véritable forme, la forme torpide du désespoir. » Cité par Jean de Fabrègues Bernanos devant le totalitarisme, L’homme face au totalitarisme moderne, éd Office international 1964.

[23] Thomas d’Aquinst, ST, Ia, q 105, a 6.

[24] Saint Thomas d’Aquin, Contra Gentes, Q.77, III.

[25] Itinéraires n°135 août 1968.

[26] Histoire des variations des églises protestantes », dans Œuvres complètes de Bossuet vol XIV, Jacques-Bénigne Bossuet, éd. L. Vivès (Paris), 1862-1875, p. 145.