La politique des États non-catholiques et la vraie religion – Partie 1/3

« Puisqu’il est donc nécessaire de professer une religion dans la société, il faut professer celle qui est la seule vraie et que l’on reconnaît sans peine […] aux signes de vérité dont elle porte en elle l’éclatant caractère. »[2]

Malgré l’importance de la chose, et quitte à déplaire aux personnalistes religieux, nous ne nous préoccupons pas directement dans cet article du salut éternel des personnes. Notre propos est autre, comme le lecteur bienveillant pourra le constater facilement.

 


I – L’homme d’État païen et la « vraie politique »

Envisageons dans un État non catholique, un homme d’État païen, « intelligent et instruit, qui, avec de bonnes dispositions de l’esprit et du cœur fait une sérieuse enquête sur la religion. Supposons qu’il soit d’abord frappé du fait (même) de l’Église catholique : la supposition est légitime, puisque, nous dit le concile, l’Église « comme un étendard levé parmi les nations [Is 11, 12], appelle à elle ceux qui n’ont pas encore cru ». Loc. cit. Dumeige n 452.

Il voit dans cette Église même un vrai miracle moral, et un grand et irréfragable motif de crédibilité, « à cause de son admirable propagation, de son éminente sainteté, etc. » Loc. cit. Dumeige n 452. Pourra-t-il admettre ce motif de crédibilité avec une légitime certitude ? Une certitude « morale » si vous voulez, dépendante de ses bonnes dispositions, mais infaillible pourtant, et absolument légitime ? S’il ne le peut pas, comment l’Église est-elle vraiment « un signe de ralliement apparaissant aux nations, invitant à elle ceux qui ne croient pas encore? » S’il le peut, voilà un miracle, un signe de la mission divine de l’Église, perçu avec une certitude légitime par quelqu’un « qui ne croit pas encore », donc avant la foi. »[3]

 

À qui s’imaginerait voir traiter par cette hypothèse d’une situation exceptionnelle, nous répondrons qu’il n’en est rien : « L’expérience prouve que beaucoup de gens sont intellectuellement convaincus de l’authenticité de l’Église catholique comme témoin de Dieu, sans avoir la foi »[4].

 

Ajoutons que le ralliement d’un homme d’État de gauche à une politique poursuivant le véritable bien commun temporel n’est pas une utopie.

Pétain et Franco nous sont présentés aujourd’hui a posteriori comme des ennemis de l’État maçonnique alors qu’ils en furent à l’origine de précieux collaborateurs.

La général George Monck (1608-1670) fut considéré comme l’homme fort du régime sous Olivier Cromwell (lui-même dictateur et régicide), pour avoir mené la répression en Écosse, avant de changer de camp et de contribuer à la restauration du roi catholique Charles II, non sans avoir entre temps purgé l’armée d’une partie des protestants.

On peut d’ailleurs lire sur ce même thème une aimable fiction de Jean Raspail : Sire[5].

 


II – Léon XIII et la « vraie politique » : les conditions sine qua non

Léon XIII indique deux conditions sine qua non pour qu’il y ait « vraie politique ». Pour autant que cette expression de « vraie politique » mérite d’être retenue car il faut lui préférer nettement, en suivant l’aquinate, le signifiant composé politique poursuivant le bien commun temporel. On notera, à ce sujet, qu’à aucun moment Léon XIII ne parle de « politique surnaturelle ».

 

Léon XIII, Immortale Dei (1er novembre 1885) : « Les sociétés politiques ne peuvent sans crime se conduire comme si Dieu n’existait en aucune manière »[6]

Léon XIII, Libertas (20 juin 1888) : « Si l’on demande, parmi toutes ces religions opposées qui ont cours, laquelle il faut suivre à l’exclusion des autres, la raison et la nature s’unissent pour nous répondre : celle que Dieu a prescrite et qu’il est aisé de distinguer, grâce à certains signes extérieurs par lesquels la divine Providence a voulu la rendre reconnaissable, car, dans une chose de cette importance, l’erreur entraînerait des conséquences trop désastreuses. […] Puisqu’il est donc nécessaire de professer une religion dans la société, il faut professer celle qui est la seule vraie et que l’on reconnaît sans peine[7] […] aux signes de vérité dont elle porte en elle l’éclatant caractère. »[8]

 

L’expression « signes et prodiges » que l’on rencontre dans l’Écriture sainte désigne habituellement les miracles, ie les faits miraculeux accompagnant l’action divine tant dans l’Ancien que dans le Nouveau Testament.

 

Au plan sémantique nous distinguons :

  • Le païen, que nous contredistinguons du franc-maçon, de l’islamiste et des autres sectaires. Sous cet angle de vue, de tels dirigeants ne seraient pas de vrais hommes d’État mais des idéologues.[9]
  • Entre païen et barbare (au sens donné par Aristote et Thomas d’Aquin au mot barbare) : « On reconnaît donc d’une façon évidente que les hommes sont barbares quand ils ne sont soumis à aucune loi ou qu’ils en aient de stupides ou qu’ils n’aient aucune activité culturelle. »[10]
  • Entre, d’une part, l’Église catholique, gardienne de la foi catholique et des traditions nécessaires au maintien de cette foi et, d’autre part, l’église sociologique de tendance néo-moderniste qui s’est manifestée clairement dans toutes les récentes réformes.

 


III – Trois niveaux de connaissance indispensables

Thomas d’Aquin explique : « On peut utiliser la philosophie de trois façons. Premièrement pour démontrer les choses qui sont des préambules de la foi, qu’il est nécessaire de connaître à l’intérieur de la foi, comme les choses qui sont prouvées au sujet de Dieu par des raisons naturelles »[11].

 

Par suite, dans ce qui suit, nous prendrons en compte trois niveaux de connaissance possibles pour le citoyen :

  1. La science théologique naturelle : « La raison peut par ses seules forces, quoiqu’avec difficulté, se faire une idée exacte bien qu’imparfaite de Dieu auteur de la nature […] »[12] Cette science se fondera sur tout ce qui concerne la valeur ontologique et transcendante des premiers principes de raison, sur la notion de Providence, sur les lois naturelles du monde physique. La religion est dite naturelle lorsqu’elle s’appuie seulement sur les vérités concernant Dieu accessible à la raison naturelle.
    Les auteurs s’appuient sur Thomas d’Aquin qui affirme que l’existence de Dieu n’est pas un article de foi[13]. C’est la distinction : « Je sais. Je crois ». Autrement dit : Je sais que Dieu existe et donc je ne le crois pas[14].
  2. La science apologétique imparfaite : « La caractéristique de cette apologétique sera d’être purement rationnelle d’esprit et scientifique de procédé. »[15] Il s’agit – dit le p. Gardeil – d’une « extraction » de l’apologétique parfaite telle que décrite ci-dessous.
  3. À ces deux sciences il faut donc rajouter, pour mémoire puisque nous restons ici dans le domaine du politique, à savoir dans l’ordre naturel[16], la science apologétique parfaite (qui implique, pour la constituer, le savoir du théologien catholique et donc la grâce[17]). « L’objet propre de cette science est la crédibilité rationnelle et elle l’établit sous la direction essentielle de la foi mais avec des arguments accessibles à la raison naturelle. Cette crédibilité rationnelle n’implique pas de façon nécessaire la Foi théologale, essentiellement surnaturelle et qui requiert en outre l’intervention de la grâce. »[18]

 


IV – La cohérence de la doctrine de Léon XIII

Une fois admis ces trois niveaux de connaissance, il faut admirer la cohérence du discours politique de Léon XIII. Le crime de la séparation de Dieu de la politique est connu, d’un savoir certain, par la science théologique naturelle. Le deuxième crime est l’objet du débat présent.

 

Il est vrai que ce deuxième crime, la séparation de l’Église et la politique, se fondant sur la nécessité évidente de professer une vraie religion dans la société, semble pouvoir faire plus de difficultés. Mais Léon XIII s’appuie immédiatement sur les miracles présentés par la science apologétique (même imparfaite) : il est aisé de distinguer la vraie religion grâce à certains signes extérieurs par lesquels la divine Providence a voulu la rendre reconnaissable. En confirmant un élément de bon sens : dans une chose de cette importance, l’erreur entraînerait des conséquences trop désastreuses.

 

L’État païen peut-il vraiment connaître la vraie religion ? Pour le bien savoir, relisons l’aquinate :
« Que les persécuteurs soient inexcusables, le Seigneur le montre ici par l’évidence des signes. Car ils pourraient dire que ses paroles contre eux ne les ont pas convaincus ; aussi confirme-t-il ses paroles par des faits prodigieux, en disant : Si je n’avais pas fait parmi eux des œuvres que nul autre n’a faites, ils n’auraient pas de péché. »[19]

Dit d’une autre manière, à la vue des miracles, les pharisiens peuvent juger avec évidence de la crédibilité de la prédication proposée ; et qui plus est ils peuvent connaître l’obligation de croire (et cependant ils ne veulent pas croire à cause de leur perversité).

 

Il est donc aisé de reconnaître la vraie religion ; l’État, poursuivant le bien commun politique, n’a pas besoin d’être « catholique » pour cela. Par voie de conséquence, une fois la vraie religion reconnue, ce qui est aisé, l’État lui procure les facilités temporelles convenables pour poursuivre sa mission surnaturelle. On remarquera que cette connaissance par l’État de la vraie religion n’est pas un objectif qui se surajoute à la poursuite du bien commun politique : elle en fait partie intégrante.

 


V – Importance actuelle du débat

Un État non catholique peut-il néanmoins reconnaître l’Église comme la vraie religion ? Léon XIII l’affirme. Qui ne verrait de nos jours l’actualité de cette affirmation et son importance ?

Débat d’autant plus révélateur que quelques intermittents du thomisme la nient.

 

Le rp Garrigou-Lagrange résume ainsi la doctrine traditionnelle antimoderniste :
« Soutenir que la grâce est nécessaire pour connaître le miracle, « la proposition peut surprendre » comme on l’avoue[20]. Et pour notre part la surprise subsiste lorsque nous comparons cette thèse (de Pierre Rousselot) avec la doctrine de l’Écriture et de l’Église, avec l’enseignement commun des théologiens, avec celui de saint Thomas et de son école […] »[21]

« Nulle créature ne peut comme cause principale faire un miracle, mais il ne s’ensuit pas qu’elle ne puisse le connaître naturellement lorsque Dieu le produit. Un exemple suffit à manifester cette distinction : le miracle de la résurrection d’un mort ne rend pas au cadavre une vie surnaturelle, mais lui rend surnaturellement la vie naturelle végétative et sensible. Tandis que la grâce sanctifiante est une vie essentiellement surnaturelle, comme les mystères de la vie intime de Dieu. »[22]

 


VI.- Conclusion de cette doctrine politique pour l’homme d’État païen

Il convient donc de conclure avec Léon XIII qu’il est aisé de distinguer, grâce à certains signes extérieurs, la religion, seule vraie, qu’il est nécessaire de professer dans la société civile. Par voie de conséquence, l’homme d’État païen, intelligent et instruit, qui, avec de bonnes dispositions de l’esprit et du cœur, voit dans l’Église même un vrai miracle moral, et un grand et irréfragable motif de crédibilité, mettra tout en œuvre, dans le cadre de la poursuite du véritable bien commun politique, pour que État et Église collaborent[23].

 

La deuxième partie sera consacrée à la théorie des opposants modernistes à la doctrine politique traditionnelle portant sur l’homme d’État païen.

 

Bernard de Midelt
Pour Stageiritès

 


[2] Léon XIII, Libertas (20 juin 1888).

[3] Dictionnaire de Théologie Catholique (DTC), article Foi, S. Harent, p 211. Le problème porte donc sur les préambules de la Foi. Vatican I dit « la droite raison démontre les fondements de la foi » (Dei Filius, ch IV, DS 3019). Il ne faut pas entendre par fondements les causes propres et suffisantes de la foi mais seulement les « préambules ». Dans le DTC le p. S. Harent traite du cas général de tout païen « intelligent et instruit » « avec de bonnes dispositions ». Nous n’envisageons ici que le seul cas de l’homme politique païen, néanmoins nanti des mêmes qualités et dispositions.

[4] Nous ne faisons que rapporter le témoignage du p. Guérard dans son ouvrage fondamental sur ce sujet Dimensions de la foi, éd Cerf 1952, tome I, p 268. Voici le passage : « L’expérience prouve que beaucoup de gens sont intellectuellement convaincus de l’authenticité de l’Église catholique comme témoin de Dieu, sans avoir la foi : pas de jugement de crédentité. Peut-on dire pour autant qu’il n’y ait pas un véritable jugement pratique de crédibilité ? ». On pourra illustrer cette affirmation par le récit Mes entretiens de prêtre avec Charles Maurras du chanoine A. Cormier ; Charles Maurras dont on sait qu’il ne s’est converti qu’à la fin de sa vie. Pourquoi un véritable jugement de crédibilité n’est pas toujours immédiatement suivi par un jugement de crédentité, tel est précisément un des objets du livre cité supra. Auquel il conviendra de se reporter pour en savoir plus sur ce thème qui ne relève pas ici de notre propos.

[5] Avec Sire, Jean Raspail livre un roman de politique-fiction, avec un Président de la république sans visage auquel est subordonné un Premier ministre qui va connaître une intéressante évolution. Laquelle? De démocrate avéré, il va être progressivement convaincu de la nécessité de la monarchie catholique pour la France.

[6] La phrase complète de l’encyclique dit : « Les sociétés politiques ne peuvent sans crime se conduire comme si Dieu n’existait en aucune manière, ou se passer de la religion comme étrangère et inutile. » Il existe donc deux types de « laïcité » qu’il est imprudent de confondre. La première des deux, l’athéisme politique, dénature véritablement le politique.

[7] Ainsi l’État reconnaît sans peine la vraie religion, sans être « catholique » pour autant.

[8] Texte intégral : « Puisqu’il est donc nécessaire de professer une religion dans la société, il faut professer celle qui est la seule vraie et que l’on reconnaît sans peine, surtout dans les pays catholiques, aux signes de vérité dont elle porte en elle l’éclatant caractère. » Il est donc clair que cette phrase de Léon XIII ne vise pas que les « pays catholiques », même si elle note l’avantage certain des « pays catholiques » sur les autres.

[9] Werner Eric, L’après-démocratie, éd L’âge d’homme 2001 p 93.

[10] Thomas d’Aquin st, Exposition de la Politique d’Aristote, I, 1, n 23.

[11] Thomas d’Aquin st, Com sur le traité de la Trinité de Boèce, q 2, a 3.

[12] Garrigou-Lagrange, RSPT 1920, p 353.

[13] Thomas d’Aquin st, ST, q 2, a 2.

[14] Thomas d’Aquin dit : « L’Existence de Dieu et les autres choses du même genre qui peuvent être connu par la raison naturelle […] ne sont pas des articles de foi mais des préambules à ces articles. » Et il ajoute : « Celui qui ne saisit pas la démonstration » peut recevoir comme objet de croyance ce qui en soi est objet de démonstration (rationnelle). « Celui qui ne saisit pas la démonstration » pourrait être, par exemple, un enfant mais il n’est pas forcément exclu qu’il puisse être tout simplement un imbécile.

[15] A. Gardeil, La crédibilité et l’apologétique, 1928, p 231.

[16] Prétendre que la vraie politique soit surnaturelle (A. G. Devillers) est une utopie. Marcel De Corte disait là-contre qu’il fallait éviter de « christianiser la politique comme la plupart des clercs ne cessent de le faire depuis plusieurs siècles avec les résultats que nous avons sous les yeux. ». (De Corte Marcel, Réflexion sur la nature de la politique, L’ordre français mai 1975 n°191 p 17).

[17] Guérard, Dimensions de la Foi, tome II, p 274, n 6 : « C’est au théologien qu’il revient de construire la science apologétique. »

[18] On ne confondra pas cette science avec la méthode d’immanence (moderniste) qui présuppose à tort dans la nature humaine le germe ou l’exigence de la religion catholique.

[19] Thomas d’Aquin st, Commentaires de l’Évangile de saint Jean, 15, 22 et s.

[20] Le « on » qui avoue que la proposition de Pierre Rousselot puisse surprendre est le rp Huby lui-même, bien que disciple de Rousselot, in Recherches de Science religieuse, janvier 1918, p 54.

[21] Garrigou-Lagrange, La grâce de la foi et le miracle, Revue thomiste, RT 1918, p 299.

[22] Garrigou-Lagrange, La grâce de la foi et le miracle, Revue thomiste, RT 1918, p 307.

[23] Collaborer s’entend ici au sens de Pie XII : « L’historien ne devrait pas oublier que, si l’Église et l’État connurent des heures et des années de lutte, il y eut, de Constantin le Grand jusqu’à l’époque contemporaine, et même récente, des périodes tranquilles, souvent prolongées, pendant lesquelles ils collaborèrent dans une pleine compréhension à l’éducation des mêmes personnes. L’Église ne dissimule pas qu’elle considère en principe cette collaboration comme normale, et qu’elle regarde comme un idéal l’unité du peuple dans la vraie religion et l’unanimité d’action entre elle et l’État » (Pie XII, Allocution au 10°congrès international des sciences historiques, 7 09 1955).

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