Une intéressante étude sur le surnaturalisme

Recension et extraits du livre de Stepinac, Du problème du rapport entre Nature et Grâce dans le thomisme et le néo-thomisme et de ses enjeux politiques contemporains, 269 pages ; diffusion Librairie française.

 


 

Un livre qui commence par expliquer aux catholiques de droite – suivez mon regard – que « la meilleure façon de détourner le croyant de sa fin surnaturelle ultime, c’est de le détourner de sa fin naturelle » (p 19) mérite probablement le détour.

Avec néanmoins une réserve : certains passages peuvent parfois s’avérer difficiles car l’auteur poursuit un double objectif :

  • d’une part, opérer une analyse politico-religieuse revigorante des tendances actuelles de notre famille de pensée, largement accessible à tout lecteur cultivé, comme le montre l’extrait proposé ci-après,
  • d’autre part, réussir dans l’étude du « point de suture » entre nature et grâce, là où H. de Lubac avait échoué.

Sous le pseudonyme de Stepinac se cache un disciple reconnu de Thomas d’Aquin, dont le non-conformisme peut aller jusqu’à éclairer certaines positions thomistes par des éléments de la philosophie hégélienne.

Ses références historiques sont parfois susceptibles d’agacer un grand nombre ce qui n’est pas pour déplaire. Mais tant qu’à revisiter l’Histoire du XXe siècle, nous ne le rejoignons pas dans son admiration pour les « socialistes nationaux » ; nous pensons, de notre côté, préférable de souligner l’exemplarité de Franco Bahamonde, seul homme d’État à avoir vaincu en rase campagne le communisme et d’une vertu de prudence politique louable pour avoir tenu son pays à l’écart de la guerre des trois fous1.

 


 

Critique des solutions néo-théomistes

Il nous semble que la vraie raison du surgissement du « ralliementisme » est cette indétermination – dans la pensée catholique – du statut de la nature en tant que sujet de la grâce. C’est cette indécision conceptuelle qui a rendu possible le modernisme, c’est elle qui a fait céder Léon XIII lors du Ralliement, lequel supposait plus que des circonstances politiques et une précipitation ecclésiastique dangereuse dans l’ordre de l’action. L’homme étant, de fait, invité – gratuitement et par la grâce – à tendre vers un bien qui dépasse l’ordre naturel, alors, aussi longtemps que le problème du « point de suture » entre nature2 et grâce n’est pas adéquatement réglé selon les exigences philosophiques de ses données, ce même homme est tenté :

  • soit de basculer dans le modernisme (tout ce qui est naturel est déjà lié à la grâce et de ce fait inspiré par elle, ce qui revient à bénir le monde dans ce qu’il peut avoir de plus peccamineux : il faut l’épouser coûte que coûte, et tel est le mot d’ordre de Vatican II, c’est un ralliement au monde supposé divinisé par une liaison infrangible entre nature et grâce3 ) ;
  • soit de basculer dans le surnaturalisme : dire que la nature se trouve ordonnée à une fin surnaturelle, ainsi à une fin qui dépasse la nature, c’est être tenté de dire qu’elle est ordonnée à une fin contre nature, puisque la nature d’une chose est sa fin ; dès lors, on est tenté de promouvoir une praxis morale et politique qui favorisera la fin surnaturelle de l’homme au détriment de sa fin naturelle, ce qui, entre autres choses, peut prendre la forme d’une hypertrophie de la morale et de l’apostolat au détriment de la recherche de l’ordre naturel, qui est politique, et tel est le sens profond, erroné quoique non encore moderniste, du Ralliement.

 

Bernard de Midelt
Pour Stageiritès

 


  1. Allusion au livre de Bernard Fay : La guerre des trois fous. Hitler – Staline – Roosevelt

  2. Le « point de suture » entre nature et grâce a fait l’objet de longs développements en science dogmatique catholique contre les jansénistes et les protestants. Pour ces derniers, « la chute d’Adam entraîne simultanément la corruption du monde entier » (par exemple : cf. Vahanian Gabriel, La mort de Dieu : La culture de notre ère post-chrétienne, éd Buchet-Chastel Paris 1962). On retrouve cette déviation dans la théologie de l’église conciliaire qui prétend que l’Église est devenue le « sacrement…de l’unité du genre humain » (Concile Vatican II, Lumen gentium n°1). C’est donc une déformation venant du protestantisme que de vouloir absolument gracier l’ordre naturel. Certes il convient de restaurer avec détermination la poursuite du bien commun temporel. Néanmoins si la chute d’Adam a blessé toute chose elle n’a pas entraîné simultanément la corruption du monde entier et de l’ordre naturel. L’ordre naturel reste divin et par suite inchangé. On ne peut donc suivre Stepinac lorsqu’il écrit dans sa conclusion, p 221 : « L’ordre naturel que la grâce en vérité restaure ». Cette formulation malheureuse est l’aboutissement d’une confusion entretenue dans tout l’ouvrage entre « nature humaine » et « ordre naturel ». 

  3. L’auteur stigmatise à juste titre le « modernisme » de Vatican II. Mais sa définition du « modernisme » n’est pas celle de st Pie X qui écrit dans Pascendi : « Nous ne pouvons Nous empêcher de déplorer, une fois encore et très vivement, qu’il se rencontre des catholiques qui, répudiant l’immanence comme doctrine, l’emploient néanmoins comme méthode d’apologétique; qui le font, disons-Nous, avec si peu de retenue qu’ils paraissent admettre dans la nature humaine, au regard de l’ordre surnaturel, non pas seulement une capacité et une convenance – choses que, de tout temps, les apologistes catholiques ont eu soin de mettre en relief – mais une vraie et rigoureuse exigence. Á vrai dire, ceux des modernistes qui recourent ainsi à une exigence de la religion catholique sont les modérés. » Certes il existe une filiation entre l’erreur politico-religieuse de Vatican II et celle dénoncée par st Pie X. Il n’en reste pas moins qu’il faudrait désigner par un autre vocable l’erreur conciliaire et rendre à st Pie X ce qui est à st Pie X.