La politique des États non-catholiques et la vraie religion – Partie 3/3

Troisième partie  – La descendance spirituelle de Pierre Rousselot

 

Rappelons ce qui a été établi supra contre le p. Pierre Rousselot :

Nous avons en effet pu conclure, en suivant en cela Léon XIII, qu’il est aisé de distinguer, grâce à certains signes extérieurs, la religion, seule vraie, qu’il est nécessaire de professer dans la société civile. Par voie de conséquence, l’homme d’État païen, intelligent et instruit, qui, avec de bonnes dispositions de l’esprit et du cœur, voit dans l’Église même un vrai miracle moral, et un grand et irréfragable motif de crédibilité, mettra tout en œuvre, dans le cadre de la poursuite du véritable bien commun politique, pour que État et Église collaborent1 .


 

I.- André Manaranche sj : Étude critique de la Préface donnée par A. Manaranche à la réédition des Yeux de la foi de Pierre Rousselot

 

Le p. André Manaranche de la Compagnie de Jésus, est l’auteur de la préface du livre Les yeux de la Foi du p. Pierre Rousselot publié en 2010 aux éditions Ad Solem pour le centenaire de l’article du p. Pierre Rousselot Les yeux de la foi, RSR 1910. Non seulement l’auteur de la Préface mais celui qui a proposé cette réédition à l’éditeur « qui a accueilli cette offre avec enthousiasme »2 . On pourrait reprocher à ce document une absence de bibliographie sur le débat qui a opposé Rousselot à Garrigou-Lagrange et S. Harent (et quelques autres). Pour le même prix (17 euros, les 77 pages) on pouvait aussi espérer en sus les deux autres articles de Rousselot publiés en 1913-1914. Voire même, avec un petit supplément, l’article de Garrigou-Lagrange (horresco referens), La grâce de la foi et le miracle, Revue thomiste, RT 1918.

 

Ceci étant, Mararanche campe dans les ruines de l’église conciliaire sans aucun regard d’ensemble sur les causes de la crise dans l’Église. Il évoque les « douloureuses péripéties du XXe siècle naissant »3 sans un mot pour les douloureuses péripéties du XXe siècle finissant. Cette préface en forme de panégyrique (Blondel, Lubac, Laberthonnière, Urs von Balthasar…) ne distribue que des louanges à ces « hommes admirables ». Et critique les paléo-thomistes qui huit siècles après Thomas d’Aquin n’avaient « pas encore bien maitrisés » leur docteur4 . Ce manque de recul face à la crise dans l’Église confirme que « le néo-modernisme de l’époque de Vatican II éprouve une crise de cadres.5 » La chape de plomb si longtemps imposée est appelée à s’alléger, avant de disparaître totalement ; un climat progressif de liberté va permettre une révision méthodique des données en cause.

 

Examinons maintenant quelques textes du maître où nous retrouvons les erreurs soulignées supra chez Rousselot :


 

Première erreur : Manaranche développe un préjugé plus ou moins avoué sur une impossibilité d’une saisie uniquement partielle de la vérité. La vérité n’existerait qu’en vue du tout.

« Oserais-je dire sans irrévérence que la définition que donne Fides et ratio, au n°67, de la théologie fondamentale me laisse sur ma faim ? Car on y reste encore au plan abstrait des « vérités » : les vérités naturelles qui sont un « présupposé » nécessaire ; les vérités de foi qui ne sont pas « incompatibles » avec celles de la raison et qui leur servent de « propédeutique ». Mais on n’aborde toujours pas l’ »assentiment » comme tel dans son unité concrète et vivante.6 »

La distinction que fait l’encyclique Fides et ratio entre des vérités naturelles et des vérités de foi agace manifestement Manaranche.

Voici ce que dit Guérard sur ce sujet dans son cours de 1941 qui aurait pu apaiser largement l’appétit de Manaranche, avoué supra :

« Le passage de la crédibilité (rationnelle) à la foi, et d’une manière plus précise de la crédibilité à la crédentité, qui spécifie le premier instant de la foi, consiste à laisser au second plan les instruments rationnels mis en œuvre par la crédibilité pour s’attacher « à la vérité [première] considérée en elle-même et pour elle-même à l’exclusion de tout autre motif », pour se reposer en la certitude que Dieu est son propre témoin, en participant à sa Vérité. La discontinuité dont nous avons montré l’existence tient en définitive dans cet affleurement du temporel à l’éternel, du créé à l’incréé.7 ».

« L’expérience prouve que beaucoup de gens sont intellectuellement convaincus de l’authenticité de l’Église catholique comme témoin de Dieu, sans avoir la foi : pas de jugement de crédentité. Peut-on dire pour autant qu’il n’y ait pas un véritable jugement pratique de crédibilité ? »8

Dit d’une autre manière, le jugement pratique de crédibilité (jugement rationnel, donc) correspond bien à une saisie partielle de la vérité, contrairement à ce que prétendent les modernistes.

Dans le même ordre d’idée, voici un autre texte de Manaranche :

« Pierre Rousselot, lui, part d’abord d’une théorie de la connaissance très concrète et convenant aux esprits les plus modestes. Il prône la primauté de l’intelligence : non point de la raison conceptuelle et discursive, mais de l’intelligence entendue comme étant le sens du réel, et Dieu étant la réalité par excellence. En Dieu créateur, l’intellection est la saisie de l’être lui-même.9 »

Ainsi, chez Manaranche, la raison discursive10 qui n’aurait pas – dit-il – le sens du réel (sic) est contredistinguée de l’intelligence qui, elle, l’aurait (laquelle intelligence ne serait ni conceptuelle ni discursive). Comme conséquence de cette théorie fumeuse, on ne s’étonnera pas de rencontrer chez les catholiques qui l’adoptent une grave marginalisation en science politique et dans l’apprentissage de la vertu de prudence correspondante.


 

Deuxième erreur : Manaranche voit une « continuité » entre l’ordre naturel et l’ordre surnaturel là où les thomistes voient une solution de continuité

Manaranche dit :

« Entre nature et grâce, il y a harmonie profonde et, dans un sens, continuité.11  »

Rousselot écrivait de son côté dans la conclusion de L’intellectualisme de saint Thomas : « Entre la nature et la grâce, il y a harmonie profonde et, dans un sens, continuité. » Manaranche cite Rousselot sans nous le dire en omettant les articles définis et en oubliant les guillemets.

Malheureusement pour lui, depuis le temps nous avons pu vérifier dans quel sens ses semblables entendaient la continuité entre nature et grâce. Dans le sens de l’absorption de la raison dans la foi et de l’ordre naturel dans l’ordre surnaturel, conduisant tout droit à un ordre naturel-surnaturel ((Philippe de la Trinité, Du péché de l’ange et de la destinée de l’esprit, Études carmélitaines, mai 1948, p 44.)) .Les modernistes ont cherché à nous faire accroire que la locution « dans un sens » nous proposait l’alternative avec « dans un autre sens ». Mais depuis 1910, le truc s’est éventé : « Dans un sens » pour les modernistes signifie ; « et c’est le seul, il n’y en a pas d’autre ». En quelque sorte, un sens…unique.

Ainsi, et comme Rousselot, Manaranche espère trouver l’unité de l’économie de la création dans un monophysisme12 naturalo-surnaturel avec toutes les conséquences désastreuse que cela implique, en particulier pour la vie dans la Cité.

 

Bernard de Midelt pour Stageiritès

 


  1. Collaborer s’entend ici au sens de Pie XII : « L’historien ne devrait pas oublier que, si l’Église et l’État connurent des heures et des années de lutte, il y eut, de Constantin le Grand jusqu’à l’époque contemporaine, et même récente, des périodes tranquilles, souvent prolongées, pendant lesquelles ils collaborèrent dans une pleine compréhension à l’éducation des mêmes personnes. l’Église ne dissimule pas qu’elle considère en principe cette collaboration comme normale, et qu’elle regarde comme un idéal l’unité du peuple dans la vraie religion et l’unanimité d’action entre elle et l’État » (Pie XII, Allocution au 10°congrès international des sciences historiques, 7 09 1955). 

  2. A. Manaranche sj, Préface, p 6, in Rousselot Pierre sj, Les yeux de la foi, éd Ad solem 2010. 

  3. A. Manaranche sj, Préface, p 6. 

  4. A. Manaranche sj, Préface, p 8. 

  5. B. Dumont, Ouverture d’un cinquantenaire, Catholica n°114 Hiver 2012, pp 10-11. 

  6. A. Manaranche sj, Préface, p 16. 

  7. M-L Guérard, Dimensions de la Foi, éd du Cerf 1952 à partir du cours donné en 1941, tome I, p 267. Nous nous limitons à ce court extrait pour rester dans le cadre d’un article. 

  8. M-L Guérard, Dimensions de la foi, éd Cerf 1952, tome I, p 268. 

  9. A. Manaranche sj, Préface, p 12. 

  10. Discursif : Qui procède selon le discours logique, qui ressortit au raisonnement. Intelligence, pensée discursive.La connaissance discursive est médiate ; elle requiert la médiation d’un processus logique, d’un raisonnement par concepts, d’une déduction ; elle est le terme d’une série d’opérations exécutées selon un ordre et en suivant une certaine méthode.

    Antonyme : intuitif.La connaissance intuitive est immédiate, elle est une vision (le mot « intuition » vient du latin intueor qui signifie « voir ») par laquelle l’esprit se rend présent directement un objet.

    « La métaphysique doit donc être résolument discursive. Elle doit se méfier des privilèges d’évidence qui appartiennent aux intuitions géométriques. » Bachelard, La Poétique de l’espace,1957, p. 194. 

  11. A. Manaranche sj, Préface, p 12. 

  12. Monophysisme naturalo-surnaturel : étymologiquement, le terme de monophysisme peut servir à désigner toute doctrine qui ne reconnait dans le Verbe incarné qu’une seule nature φυσις, après l’union de l’humanité et de la divinité (M. Jugie, DTC, Eutychès, p. 14). Le monophysisme (du grec μονο, mono, « une seule », et φυσις, füsis, « nature ») est une doctrine christologique apparue au Ve siècle dans l’Empire byzantin en réaction au nestorianisme. Elle affirme que le Fils n’a qu’une seule nature et qu’elle est divine, cette dernière ayant absorbé sa nature humaine. Nous utilisons ici monophysisme par analogie avec le monophysisme historique. Nous dénonçons, par ce terme, le mélange théandrique des deux ordres, conduisant à un seul ordre naturel-surnaturel. Prétendant « distinguer » deux ordres, les partisans monophysistes ne font que les entrapercevoir. Ils ne croient donc pas à leur réalité (Cf. M-L Guérard, Dimensions de la foi, éd Cerf 1952) et, par suite, ne voient pas la solution de continuité qui les sépare.