Politique et Économie – Partie 1/2

C’est un fait inéluctable, l’Économique doit avoir quelques interférences avec la Cité ; sans quoi, il constituerait un obstacle permanent et en quelque sorte insurmontable à la poursuite du bien commun politique.

 

I – Rappels de principes issues de la science politique

Économie et Politique, simpliciter (ie dans l’absolu)

 

I.1 Finalité de la Cité

Thomas d’Aquin précise que la finalité de la société civile n’est pas la richesse :
« Si cette fin ultime était l’affluence des richesse, l’économe serait une sorte de roi de la multitude. »1

Mais il ajoute aussitôt que pour que l’homme mène une vie bonne, deux conditions sont requises :
« L’autre condition, secondaire, et comme instrumentale, consiste dans la suffisance des biens corporels »2

Et encore :
« L’homme a été créé sans que la nature ne lui procure rien de tout cela » (à savoir : « la nourriture, un vêtement… »).3 On en déduit également que ces biens indispensables sont des éléments du bien commun temporel.

 


I.2 Définition de la Richesse

« Par le mot richesse on doit entendre une somme de biens propre à satisfaire les besoins de l’homme au delà du pur nécessaire ; il n’y a, en effet, aucune raison pour que l’économie politique s’écarte ici du langage commun.

Ce mot peut s’appliquer, ou aux individus, ou au pays tout entier, dont la richesse résulte de celle des individus.

La richesse, rigoureusement parlant, ne comprend que les choses susceptibles d’appropriation ; elle ne comprend pas celles qui par leur inépuisable profusion ne peuvent être un objet de propriété.

Dans les choses susceptibles d’appropriation, on peut considérer l’utilité et la valeur, c’est-à-dire le rapport de l’objet avec la satisfaction des besoins de l’homme, et le rapport de l’objet avec un autre objet, comme matière d’échange.

L’essence de la richesse, à raison même de sa nature, consiste dans l’utilité et non dans la valeur des choses.

La richesse, considérée comme objet de l’économie politique, est limitée aux seuls biens matériels. Les biens immatériels, non susceptibles d’échange ou d’évaluation en argent, sont en dehors de sa sphère. »4

 


I.3 Rapports entre le Politique, le Social et l’Économique

Le Vivre est assuré par le social (et donc aussi par l’économique, lequel est un des éléments du social) mais il reste soumis au politique qui peut intervenir si nécessaire.

En effet : le bien commun temporel, tel que le définit Thomas d’Aquin, comporte deux volets : le Vivre et le Bien vivre.

Le vivre est ce qui est formellement nécessaire à la vie humaine : l’existence, l’éducation etc. bref les choses nécessaire à la vie, sans lesquelles la vie présente n’est pas possible.

Mais la famille et ses sociétés subsidiaires ne peuvent toutefois produire tout ce dont ses membres ont besoin pour vivre. Le bien-vivre est le bien humain intégral, la vie selon la vertu, en terme trivial la Civilisation. Qui est un bien spécifique à la finalité du politique.

Normalement les activités en faveur du Vivre sont déléguées par l’Autorité politique au Social.5

Ce n’est pas tout : l’État, dans sa poursuite du bien commun doit défendre celui-ci, comme l’explique avec insistance Thomas d’Aquin dans le De regno. Par suite, l’État doit protéger, sous cet angle de vue, la cause matérielle de la société civile et donc la vie des citoyens. Militairement si nécessaire. Certaines guerres ayant un motif économique peuvent donc être guerres justes.

 

NB : on ne peut pas dire, stricto sensu, que le Vivre soit la « finalité » du social car dans ce cas le social serait un « tout » possédant sa propre cause efficiente.

 


 

II Rapport entre Économie et Politique, secundum quid (Analyse politique et prudence politique)

II.1 Notions : Économie et Politique, secundum quid

On peut avoir une approche spéculative de la politique en méconnaissant que celle-ci soit pour l’essentiel un ordonnancement de la société civile, ici et maintenant (hic et nunc).

En effet, le bien commun est un bien pratique (ie éthique), qui se contre-distingue du bien métaphysique. « La fin que se propose la métaphysique est le connaître, le connaître recherché pour lui-même, pour les avantages particuliers qu’il comporte, pour la délivrance, le perfectionnement et les joies qu’il procure à l’intelligence6. En revanche, la fin que veut atteindre la politique est la réalisation par l’ordonnance de l’action (intenditur quasi finis constructio ipsius subjecti)7. Ses visées se confondent avec celles mêmes de l’agir (finis operationis)8. »9

Pour éviter cette impasse, il convient de distinguer la politique simpliciter (ie dans l’absolu) de la politique secundum quid (en tenant compte des circonstances).

Les avantages de la distinction simpliciter et secundum quid :

« On se trouve donc devant une solution très équilibrée où la bonne situation n’est pas utopique, elle consiste à accomplir ce qui est le bien véritable dans la réalité concrète. La pire situation n’est pas entièrement perverse pour la simple raison qu’elle existe encore, et que les natures s’y réalisent donc encore partiellement et relativement. Cette constatation ouvre la porte à une considération prudente des régimes politiques qui évite l’exaltation rêveuse ou la résignation pragmatique. Elle permet à la philosophie politique de constituer des catégories souples qui ne seront pas mises en cause par les situations perverses, et par là elle rend possible sa tâche analytique et régulatrice, contrairement au scepticisme fondamental du machiavélisme et de l’utopie.

Saint Thomas est parvenu à cette solution en distinguant simpliciter et secundum quid, distinction de grande importance pour la pensée juridique et éthique. Il distingue ce qui est bien réellement et ce qui l’est relativement à une situation donnée. Ce qui ne l’est que par rapport à une situation demeure toutefois lié avec ce qui l’est réellement, dont il partage partiellement la nature, étant une réalisation analogique, quoique parfois extrêmement mais jamais totalement dégradée. Dès lors il n’est plus possible de dénier sa valeur au bien véritable au nom d’un mal, parce que finalement demeure en ce mal quelque bien par quoi il existe et est une participation au bien plus complet et réel. »10

 


II.2 Politique d’abord ou Économie d’abord ?

D’où une question qui relève plus de la prudence politique que de la seule science politique : la situation du pays n’est-elle pas telle, à un moment donné, qu’une priorité (chronologique et non pas logique) se dégage en faveur de l’économie ? Cette priorité va alors s’imposer et devenir une priorité politique.

Autrement dit, dans les deux conditions citées par Thomas d’Aquin la seconde, « secondaire, et comme instrumentale, qui consiste dans la suffisance des biens corporels » peut momentanément bénéficier d’une certaine priorité (par exemple, la politique française en 1945).

 


II.3 Le politique envahi actuellement par le social et plus précisément par l’économique

Conflit entre les buts économiques et la finalité spécificité du politique

 

Mais, là contre, il faut constater l’actuel envahissement par le social – et tout spécialement par l’économie – de la sphère propre de la politique. Ce qui pourrait effectivement entraver la poursuite du bien commun temporel.

Thomas Molnar traite dans son ouvrage L’hégémonie libérale11 des rapports actuels entre le social et le politique. Dans son vocabulaire, le social est nommé « société civile »12. Il écrit, entre autre :
« Engagé sur cette voie, l’État devient un agent commercial aux activités illimitées, car il lui incombe de satisfaire les exigences d’une Société civile que le libéralisme rend de plus en plus tumultueuse, banalisée mais paniquée, et traversée de mouvements indéfinis et incontrôlables. L’État se noie sous la multitude des lobbies, il est absorbé par le poids mort du quotidien, courant contre la montre, contre les échéances électorales, contre les assauts inlassablement montés par les groupes de pression. Les institutions ne le protègent plus et n’amortissent plus les coups portés contre lui. Je défie le politologue contemporain de m’indiquer où se trouve aujourd’hui la frontière entre l’État et la Société civile, celle-ci ayant assimilé celui-là, lui imposant ses propres projets et préoccupations. »

 


 

III Économie et Éthique

L’économie libérale est-elle compatible avec la Vie selon la vertu (ie le bien commun temporel) ? – Conflit entre l’économie et la politique, vraie morale naturelle

III.1 Notions : La vraie morale naturelle, c’est le politique

  1. Rappel sur les deux systèmes de morale

La morale traditionnelle est la morale téléologique (du grec télos, la finalité). Dans cette conception de l’ordre moral, c’est la fin qui sert de principe.13

La morale traditionnelle s’oppose à la morale déontologique (kantienne) (du grec dei, il faut)14. Dans cette dernière conception (erronée) il faut obéir aux préceptes, indépendamment de la finalité de l’Autorité qui les édicte. Et quand bien même l’« autorité » ne serait en fait qu’une contrefaçon de l’Autorité, en ne poursuivant pas le bien commun politique.

 

  1. Rappel sur la finalité de l’État et par suite sur le lien qui existe entre cette finalité et l’éthique.

L’État propose un Bien-finalité que l’on peut définir comme étant la Vie selon la vertu. Mais, pour autant, les citoyens n’accèdent à cette finalité qu’en s’ordonnant (ou plus communément en étant ordonnés par le législateur) au bien commun. La politique est donc la véritable éthique naturelle : ceci dans la cadre de la moralité téléologique traditionnelle par opposition à la moralité déontologique.

Thomas d’Aquin, Exposition de l’Éthique d’Aristote, Livre VII, leçon 11 :
#1469. (…) « La science politique, à laquelle tout l’enseignement moral se réduit comme à une [science] principale, comme il en a été question au début (#26-30). »

 

  1. La vie sociale étant nécessaire à l’exercice de la perfection15, « il est de rigueur que la loi (de la vie morale naturelle) se rapporte proprement à l’ordre qui produit le bien commun »16.

Ce qui explique que saint Thomas puisse écrire que « celui qui a le mépris du bien commun peut être conduit à tous les péchés et à tous les vices »17.

 


III.2 L’économie en tant que processus potentiellement subversif de l’éthique

Comment l’économie, qui est une technique, peut-elle perturber l’éthique ?

Voici le point de vue de Thomas d’Aquin sur les risques pernicieux que les délectations superflues dans la vie humaine font courir à la Cité :

« Comme des charmes trop nombreux attirent les hommes vers des jouissances superflues, ce qui est fort nuisible à la cité, on doit en user avec mesure. Tout d’abord, parce que s’émousse l’intelligence des hommes livrés aux plaisirs, car la douceur de ceux-ci noie l’âme dans les sens. C’est à tel point que celui qui se complaît en quelque chose ne peut garder son jugement libre ; d’où cette sentence d’Aristote : « La prudence du juge s’évanouit dans le plaisir ».

Ensuite les jouissances superflues font laisser dans l’abandon l’honnêteté de la vertu. Rien en effet plus que le plaisir n’entraîne à ces excès immodérés par lesquels se trouve détruit le juste milieu, en quoi consiste la vertu ; tantôt c’est à cause de l’avidité de la nature, et en ce cas la moindre délectation fait tomber celui qui se la permet dans les appâts des plus honteuses voluptés ; ainsi le bois sec se laisse embraser par un peu de feu ; tantôt aussi, c’est à cause de cette soif ardente que produit, une fois goûté, le plaisir incapable de rassasier par lui-même notre appétit naturel.

Dès lors, n’est-ce pas évident qu’il appartient à la vertu de tenir les hommes éloignés des plaisirs superflus ? En retranchant les plaisirs, en effet, on atteint plus facilement à ce juste milieu en quoi consiste la vertu. Par conséquent ceux qui se livrent exagérément aux plaisirs, s’efféminent et n’ont plus le courage de rien entreprendre de difficile, pas plus que de supporter aucune fatigue ou de braver aucun danger ; c’est ainsi que le plaisir nuit beaucoup à la valeur guerrière, car, ainsi que le dit Végète dans son traité De l’art militaire : « Il craint moins la mort, celui qui sait que la vie lui a ménagé moins de douceurs ».

Enfin ceux que les plaisirs énervent sont généralement paresseux : négligeant les soucis indispensables de la vie et les affaires auxquelles ils devraient se livrer, ils consacrent leurs soins aux seuls plaisirs, dans lesquels ils dissipent follement les biens amassés par d’autres. Réduits ainsi à la pauvreté, comme ils ne peuvent plus se passer des plaisirs auxquels ils sont habitués, ils se livrent à des fraudes et à des vols pour avoir de quoi satisfaire à leurs passions.18

Il est donc nuisible pour une cité de présenter trop de superfluités agréables, que celles-ci proviennent de la situation avantageuse du lieu ou de toute autre chose. »19

 

Cf. également le Commentaire de l’Éthique d’Aristote par Thomas d’Aquin.

Éthique, livre VII, leçon 14 [La tempérance et le plaisir]

« #1520. — Le signe en est que, du fait de chercher à l’excès ces biens, on est dit dépravé, même si on ne nuit à personne. Mais on n’est pas dit dépravé, cependant, du fait même que l’on recherche des biens corporels, et qu’on y prend plaisir; car tous tirent quelque joie de la bonne chère, du vin et du sexe, mais certains sont blâmés de ce qu’ils en tirent joie autrement qu’il ne faut. De là, il appert que le plaisir corporel est bon dans une certaine mesure, mais que son excès est mauvais. »

 

Déjà, dans l’antiquité, « s’il s’agit des voluptés sensibles attachées aux besoins superflus, les épicuriens en font ressortir la vanité, le caractère douloureux et misérable… »20 En effet pour Épicure, il faut laisser aux « insensés » la recherche des biens superflus.

 


III.3 Solution

Si l’État poursuit le bien commun temporel, le seul fait que les citoyens s’y ordonnent (et deviennent vertueux par l’effet spécifique de la Loi) résout partiellement le problème économique. Cf. sur ce sujet M de Corte.

 

Deuxième partie.

 

de Midelt
Pour Stageiritès


  1. Thomas d’Aquin st, De regno, I, 14. 

  2. Thomas d’Aquin st, op cit, I, 15. : « Or pour qu’un homme vive conformément à l’honnêteté naturelle, deux conditions sont requises : l’une, et la principale, c’est d’agir selon la vertu (la vertu étant ce par quoi l’on vit bien, c’est-à-dire honnêtement) ; l’autre est secondaire et comme instrumentale : c’est la suffisance des biens corporels dont l’usage est nécessaire à la pratique de la vertu. » 

  3. Thomas d’Aquin st, op cit, I, 1 : « La nature de l’homme veut qu’il soit un animal social et politique, vivant en collectivité. Cela lui appartient beaucoup plus qu’à tous les autres animaux et la simple nécessité naturelle le montre clairement. Aux autres animaux, en effet, la nature a préparé nourriture, vêtement de pelage, moyens de défense tels que les dents, les cornes, les griffes, ou du moins la rapidité dans la fuite. L’homme, par contre, s’est trouvé créé sans que rien de pareil lui ait été fourni par la nature ». 

  4. Matteo Liberatore, Principes d’Économie politique, éd Oudin, 1899 p 66. 

  5. Il n’empêche qu’au niveau de la protection de la vie (le « Vivre », c’est, avant tout, être vivant), l’État doit une protection instituée, au nom de la justice générale, à tous les êtres humains depuis la conception. 

  6. Cf. In I Metaph., lect. 3, nn. 53 et ss. ; L. II, lect. 2, n. 290. « …verum absolutum est bonum eius, et falsum absolutum est malum ipsius ». In VI Eth., lect. 2, n. 1130. 

  7. In I Post. an., lest. 3. – « … finis scientiae quae est circa operabilia, non est cognoscere et speculari singularia, sicut in scientiis speculativis, sed magis facere ea ». In X Eth., lect. 14, n. 2138. Cf. Ia, q. 14, a. 16. 

  8. « … finis practicae est opus, quia etsi « practici », hoc est operativi, intendunt cognoscere veritatem, quomodo se habeat in aliquibus rebus, non tamen quaerunt eam tanquam ultimum finem. Non enim considerant causam veritatis secundum se et propter se, sed ordinando ad finem operationis, sive applicando ad aliquod determinatum particulare, et ad aliquod determinatum tempus ». In II Metaph., lect. 2, n. 290. Cf. In Boet. de Trin., q. 5, a. 1, ad 2 et 4 ; In I Eth., lect. 3, n. 40; L. II, lect. 2, n. 256 ; lect. 9, n. 351 ; lect. 11, n. 369. 

  9. Lachance Louis, L’humanisme politique de saint Thomas d’Aquin, éd Le Lévrier 1965, p 45. 

  10. Bastit Michel, Naissance de la loi moderne, éd Puf 1990, p 71. 

  11. Molnar Thomas, L’hégémonie libérale, éd L’âge d’homme 1992. 

  12. société civile : Cette expression est d’un usage risqué, étant donné son étonnante multiplicité et variabilité de sens : pour les uns, la société civile, c’est la Cité, au sens aristotélicien, la société politique ; pour d’autres (Locke et les libéraux, mais aussi Rousseau), c’est avant tout la classe marchande ; pour d’autres enfin, avec d’importantes nuances (Hegel, Marx, Gramsci, Freund), c’est le social, ce secteur intermédiaire entre les individus ou les familles et l’organisation administrative et gouvernementale. (note de B. Dumont, Catholica n°71 p 83). 

  13. Jolivet Régis, Morale, éd Vitte 1945, p 44. 

  14. Sentis Laurent, De l’utilité des vertus, éd Beauchesne 2004. 

  15. ST, IIa IIae, q 188, a 8 : « …vita socialis necessaria est ad exercitium perfectionis ».  

  16. ST, Ia IIae, q. 90, 2. 

  17. ST, IIa IIae, q. 59, a. 1. 

  18. Des exemples récents peuvent facilement illustrer ce propos, pourtant très ancien. Cf. par exemple l’affaire Madoff. 

  19. Thomas d’Aquin st, De regno, II, 4. 

  20. Thonnard F-J, Précis d’histoire de la philosophie, éd Desclée 1941 p 152. Considération d’autant plus remarquable que les épicuriens sont encore aujourd’hui considérés, à tort semble-t-il, comme les « jouisseurs » de l’Antiquité.